
L'AFRIQUE NOIRE ET LE DEVELOPPEMENT
Interview du docteur Basile Adjou Mounouni.
Ancien Expert à l'OMS (médecin) et
professeur d'Université.
Elu (mais non institué) Président
de la République en mai 1968.
Une société sans état
L'Afrique et la politique
Le lien entre la politique et l'économie
Les besoins prioritaires des plus pauvres
Trois grandes priorités
Une nouvelle méthode d'enseignement
La société civile à l' origine
d'un véritable changement
1.
UNE SOCIETE SANS ETAT
Vincent Fuchs
: J'aimerai avoir votre analyse sur un problème
de fond en Afrique Noire : le sentiment d'une
société "sans état"
où l'immobilisme et la corruption bloquent
toute possibilité de développement
au service des populations : écoles surpeuplées
et chères, hôpitaux mal équipés
et médicaments payants, infrastructures
notoirement insuffisantes (routes, eau, électricité...).
J'ai l'impression que la situation de "l'homme
de la rue" se dégrade, que l'Africain
de base s'appauvrit et que les responsables politiques
sont impuissants.
B. Adjou Moumouni
: Ce sont des questions complexes. Nous
voulons en effet répondre à des
constatations. Celles-ci peuvent se résumer
à une sorte de démobilisation de
l'africain vis à vis de la chose politique,
de la gestion de l'état qui échappe
à l'africain.
La
chose publique, c'est quoi ? C'est l'idée
que les gens se font de leur patrimoine : la terre
de leurs ancêtres par exemple. Ils l'ont
cultivée depuis longtemps. Aujourd'hui,
pour ceux qui cultivent, savent-ils si la terre
leur appartient ou leur a échappé
?
A
l'indépendance, ils se sont retrouvés
devant eux-même, devant ceux qu'ils ont
élus. Qui à ce moment là
aurait pu avoir des idées claires et qui
aurait pu dire : voilà où nous allons
aller ?
Ils
ont fait autre chose.
Par
exemple, les conflits Domaniaux ont été
réglés selon des intérêts
politiques.
Depuis que la France est partie (politiquement),
les politiques traitent les affaires publiques
par intérêts. Chacun se bat pour
trouver celui qui va le mieux défendre
ses propres intérêts. L'africain
ne sait plus ce qu'il a entre ses mains et ne
sait plus ce qu'il peut faire.
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Vincent Fuchs : Qu'en est-il
du lien avec la France et du problème des
responsables politiques ?
B. Adjou Moumouni :
La France a composé avec ceux qui furent
élus ou qui ont pris le pouvoir, quand
elle ne les a pas mis en place.
Si l'intervention n'est plus la même qu'il
y a 30 ans, la France a toujours une responsabilité
par exemple, Ahidjo ( ancien président
de la république du Cameroun, NDLR) est
parti parce qu'on l'a trompé en France
sur sa maladie. P. Biya (actuel Président)
est devenu un comploteur : ce sont des choses
qui ne se font pas !
Ceci
dit, les responsables politiques actuels (qui
sont nés sous l'administration française)
agissent sans ligne directrice. Après la
première génération de responsables,
des intellectuels (comme Soglo président
du BENIN de 1991 à 1996, NDLR) ont pris
la relève pour mieux gérer. Or leur
comportement est ahurissant. Prenons l'exemple
du premier ministre du Bénin. Nous avons
une crise de l'électricité, ce qu'on
appelle le délestage (du fait d'une sécheresse
au Ghana dont un barrage et une centrale hydroélectrique
alimentent le Togo et le Bénin), le courant
était coupé (délestage) 15h/24,
paralysant l'activité économique
du pays. [Le Bénin est dépourvu
de centrale thermique, NDLR.]
On
se rend compte que les ministres formés
en France (dont des ingénieurs) ne savent
même pas comment la météo
permet d'anticiper ce genre de problème.
La
science doit servir à tous. Ces responsables
formés, qui se sont mis à gérer
le pays sont incapables de régler nos problèmes.
A quoi s'occupent-ils donc ?
Autre
exemple : on met plus de 2 heures pour aller à
Ouidas (village à 50 kms de COTONOU (la
capitale), NDLR). La route est impraticable. Il
n'y a personne là encore pour réguler
la situation. Pourtant, la circulation est essentielle
pour l'économie d'un pays.
Ces
deux exemples vous font prendre conscience des
problèmes. Et je ne parle pas de la situation
des hôpitaux et des écoles.
Que
font ces ministres ? Quand il parle (le politicien)
de "Mon Peuple", que fait-il pour le
peuple ? Les gens aujourd'hui ne peuvent plus
vivre en sécurité à COTONOU.
Que font les ministres de la justice et de l'intérieur
?
Le
vice et la corruption, oui...
Devant
un tel comportement, qu'on met sur le compte des
politiciens (homme de parti), je me dis que nous
sommes des otages, car eux trouveront toujours
à manger et des hommes pour les servir.
Il n'y a pas de justice sociale.
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2.
L'AFRIQUE ET LA POLITIQUE
Vincent Fuchs
:
Quel est le sens de la politique pour vous ?
B. Adjou Moumouni
: La politique, c'est l'engagement pour plus de
justice. Mais ces gens là ne font pas de
politique. Il n'y a pas eu de politique digne
de ce nom depuis l'indépendance.
Des gens ont servi différents intérêts
et ont gonflé leurs poches pour leur mieux-être
et celui de leur famille et non pour celui du
Peuple. La démission des politiciens a
entraîné la démobilisation
de la population.
C'est la situation du " sauve-qui-peut. "
Comment comprendre que le Nigeria, que la Grande
Bretagne a laissé si riche, soit devenu
si pauvre ? Cela écure l'occident.
Pour
en revenir au lien avec la France, il faut savoir
que nos dirigeants sont 4 ou 5 fois par an à
Paris. S'il y a des divisions dans notre pays,
nous restons très liés avec le gouvernement
français.
Vincent Fuchs : Qu'est ce
qui a mal marché à l'indépendance
?
B. Adjou Moumouni :
Nous pensions qu'entre la France et notre pays,
le lien resterait. Mais elle nous a lâché
sous le prétexte de l'indépendance.
Et le manque de préparation a conduit ,
entre autres, à cette situation.
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Vincent Fuchs : Avez-vous
analysé la position de la France par rapport
à la Nouvelle Calédonie ?
B. Adjou Moumouni :
C'est exemplaire, un premier accord en 1988, un
second en 1998 pour 20 ans ! Mais FOCARD n'est
pas ROCARD !
Je
vous invite à la lecture d'un livre fort
intéressant "Cinq hommes et la France".
(Bourguiba, Sekoutoure, Ochimin, Senghor et Mohamed
V).Nous avons eu en effet de bons hommes politiques
en Afrique, comme Senghor et Bourguiba.
Bourguiba par exemple, qui avait fondé
le parti Destourien. Il a d'abord lutté
contre la France, il a sympathisé avec
l'Allemagne avec l'idée qu'il travaillait
pour son camp. Lorsqu'il a démontré
qu'il n'était pas traître à
la France et qu'il défendait la TUNISIE,
il a pu signer un accord exemplaire avec Mendes
France, alors président du conseil en 1954.
Nous avons eu des hommes politiques nationalistes
et éclairés , mais aussi des présidents
"sergents chefs ".
Or,
il faut du temps pour faire un bon dirigeant.
En Afrique, n'importe qui n'était pas roi.
(on a d'ailleurs décapité le roi
du BENIN). Il fallait 30 ans pour le former.
Hassan II avait été formé
par Mohamed V pour conduire une royauté
dure mais éclairée. Il faut en France
30 ans pour faire un président. Nous n'avons
pas encore de classe politique digne de ce nom,
et la France n'avait pas préparé
la formation politique des élites avant
la décolonisation (elle a même fait
assassiné plusieurs opposants qui furent
de grandes figures politiques comme BEN BARKA
au Maroc et Ruben UM NIOBE en 1957 au Cameroun.
Pour
ce qui est de la situation actuelle, moi qui chantais
la France je ne la chante plus.
J'ai fait mes études de médecine
en France, mes enfants y ont étudié
: J'aimais vraiment ce pays. Mais quelle humiliation
j'ai subi pour prendre un visa !
On ne peut plus se faire soigner en France, ou
même y étudier. Que les français
ne s'étonnent pas de la réaction
actuelle des pays francophones. Les secrétaires
des consulats nous montrent qu'on est moins que
rien, que d'insolence ! Aujourd'hui, nos étudiants
vont aux U.S.A ou au Canada.
La
porte d'entrée vers la France est fermée,
notamment depuis la période de Charles
PASQUA (ministre de l'intérieur français,
1986-88 et 1993-95 NDLR). Bien sur qu'il faut
contrôler les flux migratoires, mais au
moins de façon courtoise, élégante
et discrète. Mais qui empêchent-ils
de rentrer par cette politique de visa ? Vous
voyez ce mur dans mon jardin (un mur de 1, 20
mètres de haut) beaucoup d'invités
me disent qu'il n'est pas assez haut. Je leur
réponds toujours : il ne sert qu'aux honnêtes
gens, les bandits passeront toujours ! Et bien
pour la France aussi, vous ne pouvez empêcher
de rentrer dans votre pays que les honnêtes
gens qui veulent bien demander un visa !
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