
L'AFRIQUE NOIRE ET LE DEVELOPPEMENT
Interview du docteur Basile Adjou Mounouni.
Ancien Expert à l'OMS (médecin) et
professeur d'Université.
Elu (mais non institué) Président
de la République en mai 1968.
Une société sans état
L'Afrique et la politique
Le lien entre la politique et l'économie
Les besoins prioritaires des plus pauvres
Trois grandes priorités
Une nouvelle méthode d'enseignement
La société civile à l' origine
d'un véritable changement
5.
TROIS GRANDES PRIORITES
REED
: Concernant le problème de l'emploi dans
les centres urbains et dans le monde rural, quelles
sont les orientations à prendre ?
B. Adjou Moumouni
: C'est vrai que c'est un problème central
mais qu'il convient d'articuler avec les besoins
de notre pays. Il faut remettre les gens au travail.
Que se passe-t-il ici au Bénin ? L'agriculture
n'est plus productive, contrairement à
la Côte d'ivoire où l'on travaille
davantage. Le manioc que nous mangeons : on ne
le trouve plus. Le poisson que l'on pêchait,
il n'y en a plus. Le développement urbain
que nous vivons est tel que celui qui doit aller
pêcher ne va plus pêcher, que celui
qui doit aller cultiver, ne va plus cultiver.
Ils cherchent tous des salaires, et ils ne trouveront
rien. Tous ces jeunes qui viennent des villages,
cela paraît formidable mais en ville, c'est
la misère qui commence. Mais pourquoi viennent-ils
en ville ?
Comme
homme publique, j'avais rencontré en 1972
les trois politiciens qui animaient la présidence
de la république du BENIN. [dans le cadre
de la présidence tricéphale]. Je
leur avais dit " oubliez votre unité,
vous êtes trois, développez chacun
un secteur du pays au lieu de vous neutraliser.
"
J'ai
dit au premier : " faites des routes, car
celui qui vient en ville pourra retourner à
la campagne et nous pourrons développer
l'agriculture et les échanges ville/campagne.
"
J'ai
dit au deuxième : " Mettez l'électricité
partout dans les villages et ceci pour trois raisons
: d'abord l'électricité prolonge
la capacité de travail sur place, car au
village, à 18 h, la journée est
finie, on ne voit plus rien. Ensuite cela permettra
aux jeunes d'étudier le soir, à
la maison et les écoles se développeront.
Enfin pour les loisirs, les jeunes doivent pouvoir
s'amuser, écouter de la musique, écouter
la radio, voir la télévision. Sinon
la force d'attraction de la ville sera trop grande.
"
Au
troisième je lui ai demandé de s'occuper
de l'éducation et de la santé, nécessaire
à la vie et au développement de
la personne et du peuple.
Mais
vous voyez ce qui s'est passé depuis 30
ans ! Ces propositions sont toujours d'actualité.
Il est nécessaire de permettre le développement
de production locales, et des industries de transformations.
Il faudra aussi donner une nouvelle mission à
la fonction publique, car c'est la pagaille aujourd'hui
et son rôle est important.
haut de la page
6.
UNE NOUVELLE METHODE D'ENSEIGNEMENT
REED
: Vous avez été longtemps, et encore
aujourd'hui, professeur à l'université
(médecine). Quelle est votre conception
des dysfonctionnements de l'éducation en
Afrique, peut-être pour une part héritée
de la scolastique bien française. Votre
système éducatif en effet semble
déphasé avec les besoins du pays
: formations trop générales (beaucoup
de jeunes passent des Bacs L ou S), trop répétitives,
trop abstraites.
B. Adjou Moumouni :
C'est une question de méthode et de moyens,
car l'enseignement professionnel coûte cher.
Notre méthode qui consiste à dicter
et à répéter : Qu'est ce
que cela peut générer ? Des perroquets
!
Un
auteur de mon enfance a dit à propos de
l'éducation " les enfants qu'elle
éduque à l'ombre ne veulent plus
travailler au soleil ! " Il y a un problème
d'éducation, d'instruction et un problème
de travail.
Nous aurions dû adapter notre système
scolaire au lieu d'imiter. On distribue des titres
et des diplômes comme en France mais que
représentent-ils ?
En
ce qui me concerne, j'ai développé
comme enseignement une méthode simple.
Je refuse la méthode dicter/répéter,
le bachotage et l'imitation.
Je permets à mes étudiants de s'informer,
de comprendre, de retenir et d'appliquer. On avait
oublié la nécessité pour
les jeunes d'apprendre à s'informer mais
aussi à appliquer ce qu'ils ont appris.
Aujourd'hui,
quand on veut punir un élève, on
l'envoie aux champs. Au temps de l'époque
coloniale, nous apprenions à cultiver,
la menuiserie, la forge, autant de choses dont
nos jeunes auraient besoin aujourd'hui pour bien
travailler.
Il
faut également développer la technologie,
donner la priorité à la fonction
technique. Nos ingénieurs dont certains
sont formés dans les meilleures écoles
Européennes ne savent pas dimensionner
un pont ou un caniveau, ni suivre correctement
les travaux. Aussi masquent-ils leurs incompétences
par des liens avec les hommes politiques. Les
bailleurs de fonds sont encore prêts à
nous aider mais il est nécessaire d'utiliser
efficacement cet argent.
haut de la page
7.
LA SOCIETE CIVILE A L'ORIGINE D'UN VERITABLE CHANGEMENT
REED
: S'il fallait donner une conclusion à
cet échange ?
B. Adjou Moumouni
: Nous avons entre la France et le Bénin
des problèmes diamétralement opposés.
Vous avez un problème de surplus, et de
partage des richesses, nous avons des problèmes
de survie.
Quant
à l'aide aux pays d'Afrique, elle pourrait
se résumer ainsi : on prend de la richesse
(impôt, TVA...) chez les pauvres et les
classes moyennes dans les pays riches pour enrichir
les nouveaux riches qui appauvrissent les vrais
pauvres dans les pays pauvres...
Il faut agir pour que ces aides reviennent réellement
à ceux qui en ont vraiment besoin !
Enfin,
pour ce qui est de notre pays, nous avons ces
dernières années gagné en
démocratie : la liberté de la presse
nous permet d'écrire et de nous exprimer
plus facilement. Ainsi la société
civile prend conscience de la situation et peut
forcer la main aux politiques. Le véritable
changement ne viendra pas de la classe politique
mais de la société civile qui doit
prendre conscience de sa force et reprendre en
main son destin. Cela passera entre autre par
une formation plus dynamique pour aider les gens
à constater, analyser, proposer, agir et
par le développement local au niveau micro-économique.
C'est au peuple de se battre pour changer la vie
et pour la justice sociale.
haut de la page
|