Mise à jour le : 06 Février 2012
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L'AFRIQUE NOIRE ET LE DEVELOPPEMENT

Interview du docteur Basile Adjou Mounouni.
Ancien Expert à l'OMS (médecin) et professeur d'Université.
Elu (mais non institué) Président de la République en mai 1968.

Une société sans état
L'Afrique et la politique
Le lien entre la politique et l'économie
Les besoins prioritaires des plus pauvres
Trois grandes priorités
Une nouvelle méthode d'enseignement
La société civile à l' origine d'un véritable changement

5. TROIS GRANDES PRIORITES

REED : Concernant le problème de l'emploi dans les centres urbains et dans le monde rural, quelles sont les orientations à prendre ?


B. Adjou Moumouni : C'est vrai que c'est un problème central mais qu'il convient d'articuler avec les besoins de notre pays. Il faut remettre les gens au travail. Que se passe-t-il ici au Bénin ? L'agriculture n'est plus productive, contrairement à la Côte d'ivoire où l'on travaille davantage. Le manioc que nous mangeons : on ne le trouve plus. Le poisson que l'on pêchait, il n'y en a plus. Le développement urbain que nous vivons est tel que celui qui doit aller pêcher ne va plus pêcher, que celui qui doit aller cultiver, ne va plus cultiver. Ils cherchent tous des salaires, et ils ne trouveront rien. Tous ces jeunes qui viennent des villages, cela paraît formidable mais en ville, c'est la misère qui commence. Mais pourquoi viennent-ils en ville ?

Comme homme publique, j'avais rencontré en 1972 les trois politiciens qui animaient la présidence de la république du BENIN. [dans le cadre de la présidence tricéphale]. Je leur avais dit " oubliez votre unité, vous êtes trois, développez chacun un secteur du pays au lieu de vous neutraliser. "

J'ai dit au premier : " faites des routes, car celui qui vient en ville pourra retourner à la campagne et nous pourrons développer l'agriculture et les échanges ville/campagne. "

J'ai dit au deuxième : " Mettez l'électricité partout dans les villages et ceci pour trois raisons : d'abord l'électricité prolonge la capacité de travail sur place, car au village, à 18 h, la journée est finie, on ne voit plus rien. Ensuite cela permettra aux jeunes d'étudier le soir, à la maison et les écoles se développeront. Enfin pour les loisirs, les jeunes doivent pouvoir s'amuser, écouter de la musique, écouter la radio, voir la télévision. Sinon la force d'attraction de la ville sera trop grande. "

Au troisième je lui ai demandé de s'occuper de l'éducation et de la santé, nécessaire à la vie et au développement de la personne et du peuple.

Mais vous voyez ce qui s'est passé depuis 30 ans ! Ces propositions sont toujours d'actualité. Il est nécessaire de permettre le développement de production locales, et des industries de transformations. Il faudra aussi donner une nouvelle mission à la fonction publique, car c'est la pagaille aujourd'hui et son rôle est important.

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6. UNE NOUVELLE METHODE D'ENSEIGNEMENT

REED : Vous avez été longtemps, et encore aujourd'hui, professeur à l'université (médecine). Quelle est votre conception des dysfonctionnements de l'éducation en Afrique, peut-être pour une part héritée de la scolastique bien française. Votre système éducatif en effet semble déphasé avec les besoins du pays : formations trop générales (beaucoup de jeunes passent des Bacs L ou S), trop répétitives, trop abstraites.

B. Adjou Moumouni : C'est une question de méthode et de moyens, car l'enseignement professionnel coûte cher. Notre méthode qui consiste à dicter et à répéter : Qu'est ce que cela peut générer ? Des perroquets !

Un auteur de mon enfance a dit à propos de l'éducation " les enfants qu'elle éduque à l'ombre ne veulent plus travailler au soleil ! " Il y a un problème d'éducation, d'instruction et un problème de travail.
Nous aurions dû adapter notre système scolaire au lieu d'imiter. On distribue des titres et des diplômes comme en France mais que représentent-ils ?

En ce qui me concerne, j'ai développé comme enseignement une méthode simple. Je refuse la méthode dicter/répéter, le bachotage et l'imitation.
Je permets à mes étudiants de s'informer, de comprendre, de retenir et d'appliquer. On avait oublié la nécessité pour les jeunes d'apprendre à s'informer mais aussi à appliquer ce qu'ils ont appris.

Aujourd'hui, quand on veut punir un élève, on l'envoie aux champs. Au temps de l'époque coloniale, nous apprenions à cultiver, la menuiserie, la forge, autant de choses dont nos jeunes auraient besoin aujourd'hui pour bien travailler.

Il faut également développer la technologie, donner la priorité à la fonction technique. Nos ingénieurs dont certains sont formés dans les meilleures écoles Européennes ne savent pas dimensionner un pont ou un caniveau, ni suivre correctement les travaux. Aussi masquent-ils leurs incompétences par des liens avec les hommes politiques. Les bailleurs de fonds sont encore prêts à nous aider mais il est nécessaire d'utiliser efficacement cet argent.

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7. LA SOCIETE CIVILE A L'ORIGINE D'UN VERITABLE CHANGEMENT

REED : S'il fallait donner une conclusion à cet échange ?


B. Adjou Moumouni : Nous avons entre la France et le Bénin des problèmes diamétralement opposés. Vous avez un problème de surplus, et de partage des richesses, nous avons des problèmes de survie.

Quant à l'aide aux pays d'Afrique, elle pourrait se résumer ainsi : on prend de la richesse (impôt, TVA...) chez les pauvres et les classes moyennes dans les pays riches pour enrichir les nouveaux riches qui appauvrissent les vrais pauvres dans les pays pauvres...
Il faut agir pour que ces aides reviennent réellement à ceux qui en ont vraiment besoin !

Enfin, pour ce qui est de notre pays, nous avons ces dernières années gagné en démocratie : la liberté de la presse nous permet d'écrire et de nous exprimer plus facilement. Ainsi la société civile prend conscience de la situation et peut forcer la main aux politiques. Le véritable changement ne viendra pas de la classe politique mais de la société civile qui doit prendre conscience de sa force et reprendre en main son destin. Cela passera entre autre par une formation plus dynamique pour aider les gens à constater, analyser, proposer, agir et par le développement local au niveau micro-économique.
C'est au peuple de se battre pour changer la vie et pour la justice sociale.

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